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front national - Page 14

  • Pas d'union nationale possible ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Georges Feltin-Tracol, cueilli sur Europe Maxima et consacré à une intéressante réflexion sur les mirages de l'union nationale... Auteur de plusieurs ouvrages, Georges Feltin-Tracol a notamment publié Orientations rebelles (Heligoland, 2009) et Réflexions à l'est (Alexipharmaque, 2012).

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    Pas d'union nationale possible !

     

    La dernière campagne présidentielle marquée par l’élection du socialiste François Hollande a confirmé une triste habitude. Lors de l’entre-deux-tours et dans l’attente fatidique du résultat du 6 mai, une partie de ce que les commentateurs appellent la « droite de conviction » s’accoquina au sarközysme déclinant. Le désormais célèbre numéro de Minute (1) dans lequel s’exprimait le renégat occidentaliste Gérard Longuet témoigne pleinement de cette affligeante dérive.

    Cette tendance ne remonte pas au soir du 22 avril 2012. Quand on se penche sur cette frange droitière attirée par les sirènes sarközystes, on y retrouve sans surprise l’éternelle mouvance nationale, catholique, conservatrice et libérale qui se manifeste depuis deux siècles au côté de l’orléanisme félon (pléonasme !), des fusilleurs des Canuts lyonnais de 1831, des massacreurs des ouvriers parisiens de juin 1848, des assassins de la Commune de 1871, de Guizot, de Cavaignac, du « Parti de l’Ordre », de Thiers… Ce courant s’est maintenu jusqu’à nos jours par des travestissements successifs, des radicaux aux « nationaux » en passant par les opportunistes gaullistes qui soutinrent Pinay contre l’avis de De Gaulle en 1951 (2).

    Comme pour la présidentielle, et à l’exception de quelques situations particulières, les législatives n’ont pas favorisé la moindre esquisse d’une quelconque « union nationale » contre Hollande entre une « droite » institutionnelle faillie et une opposition « mariniste » ou « frontiste ». La présente droite, celle du « Siècle », aimerait principalement récupérer les électeurs et, peut-être, les cadres de « Marine », mais surtout pas les militants et leurs idées. Elle mise pour cela sur la complicité des « droitards » qui devraient comprendre que, contrairement à ce que disent les médias officiels, le vote en faveur de Marine Le Pen n’est « plus seulement un vote de sanction ou d’avertissement mais de plus en plus un vote d’adhésion (3) ». Entre cet électorat relativement aisé, conservateur, âgé, et l’électorat mariniste, plus jeune, plus féminisé, plus actif, existe dorénavant une véritable béance géographique, culturelle, sociale et générationnelle  et ce ne sont pas les appels intéressés à l’« union nationale » qui la combleront. Une telle perspective serait même la pire des choses.

    L’histoire politique française montre que l’union nationale tant en période électorale qu’en temps de guerre nuit toujours à ce que l’historien israélien des idées Zeev Sternhell a nommé la « droite révolutionnaire » (4) et qu’il serait préférable d’appeler « radicalités non-conformistes ». Doit-on rappeler que l’« Union sacrée » de l’été 1914 à laquelle se soumit Charles Maurras entama la longue fin de l’Action française (5) ? Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les dissidents tant à Alger (Henri Frenay) qu’à Vichy avec « les non-conformistes des années 1940 » (6) se retrouvèrent écartés au profit des communistes, des technocrates et des politiciens revenants de la IIIe République. Pendant la Guerre d’Algérie, de nombreux « révolutionnaires de droite » apportèrent leur soutien au résident de Colombey-les-Deux-Églises avec le dépit qui en résulta. À chaque fois, la « droite révolutionnaire » est flouée. Il est temps que cessent ces tromperies. Plutôt que d’être les auxiliaires zélés de la Banque et de la Bourgeoisie, les milieux militants identitaires devraient développer un discours radical cohérent et total.

    Des exemples étrangers récents démontrent la pertinence de ce positionnement. En Grèce, le L.A.O.S. (Alarme orthodoxe populaire) de Georgios Karatzafaris participa un trimestre au gouvernement d’union nationale de Loukas Papadimos en compagnie de Nouvelle Démocratie (droite) d’Antonis Samaras et du P.A.S.O.K. (socialiste). Mais, face à l’exaspération populaire croissante, les ministres du L.A.O.S. démissionnèrent du gouvernement avant l’approbation d’un nouveau plan d’austérité, le 10 février 2012. Toutefois, l’un d’eux, Makis Voridis, quitta son parti pour Nouvelle Démocratie. Il sauva ainsi son siège de député, car, aux législatives du 6 mai 2012, les citoyens désavouèrent la décision de Karatzafaris en ne renouvelant aucun mandat du L.A.O.S. au Parlement. Près de 7 % des Grecs préférèrent en revanche voter pour L’Aube dorée de Nikolaos Michaloliakos au programme détonnant. Les nouvelles législatives du 17 juin dernier ont confirmé l’audience du mouvement radical grec malgré une intense campagne d’hostilité médiatique (7).

    En Italie, les dernières élections municipales partielles ont concerné une dizaine de millions d’électeurs. Elles ont vu l’effondrement de la Ligue du Nord d’Umberto Bossi et le surgissement d’un singulier mouvement « anti-politique ». Plus d’une décennie d’entente étroite et de compromissions multiples avec le parti libéral-conservateur de Silvio Berlusconi a gravement perturbé le fonctionnement interne de la Lega Nord. Fort opportunément, des scandales financiers viennent d’éclabousser Bossi et ses proches. Son fils Enzo – qu’il surnomme « la Truite » du fait de son triple échec au bac (!) – s’était acheté un diplôme universitaire en Albanie et plusieurs belles voitures aux frais du parti régionaliste padanien. La vice-présidente liguiste du Sénat avait, elle, offert à son jeune amant un appartement et de l’argent venu des contribuables.

    Les électeurs agacés ont désavoué la Lega qui perd de nombreuses mairies et deux tiers des suffrages ! Désabusés, les Italiens qui ne se sont pas abstenus ont distingué le Mouvement Cinq Étoiles de l’humoriste Giuseppe « Beppe » Grillo. Provocateur, adversaire véhément de la partitocratie, contempteur des institutions, chantre de la démocratie directe, partisan de la sortie de la Péninsule de l’euro, les médias du Système catalogue Beppe Grillo parmi les « néo-populistes ».

    On pourrait voir dans le phénomène Grillo une résurgence du qualqunisme (8). Ce qui se déroule en Italie a souvent des répercussions en Europe. Observant les résultats du premier tour de la présidentielle française de 2012, le géographe chevènementiste Christophe Guilluy, auteur de Fractures françaises, estime qu’« au XXIe siècle, on doit tenir un discours à la fois sur la dimension sociale et identitaire. Quand vous ne tenez qu’un discours sur le social, vous restez bloqué dans les années 1980. C’est cela que Jean-Luc Mélenchon a payé dans les urnes (9) ». Or, en Italie, les appels de Beppe Grillo sont simultanément identitaires (il est contre la réforme prévue du code de la nationalité qui abandonnerait le droit du sang pour celui du sol, il refuse l’immigration de peuplement et soutient la fermeture des bases étatsuniennes), sociaux (il conteste l’inquisition fiscale, le primat des banques et les délocalisations) et écologiques (il défend un programme ambitieux de sortie du nucléaire et de développement des énergies renouvelables).

    Au lieu de célébrer une hypothétique union nationale avec des dignitaires droitards à l’esprit bourgeois, la « radicalité non-conformiste » devrait s’inspirer de Grillo et soumettre à la population des thèmes radicaux identitaires, solidaristes et écologiques. L’occasion est propice, surtout depuis que « la gauche n’est plus crédible sur la question sociale (10) ». Certains bons (et simples ?) esprits parleront d’« irréalisme intello ». Écartons d’une maine ferme leur jugement stupide et toutes leurs vieilles lubies modernistes, libérales et conservatrices. Les simplets du national-libéralisme auront alors beau jeu de crier au sectarisme et à la trahison quand la « Patrie » est en danger. Leur vision de la patrie n’est pas la nôtre. Abandonnons donc les chimères démodés et ouvrons avec une joie dionysiaque les portes du temple de Janus, car on sait que l’Hexagone sera, demain, la Grèce et, après-demain, la Bosnie des années 1990.

     

    Georges Feltin-Tracol (Europe Maxima, 1er juillet 2012)

     

     

    Notes

    1 : Minute, n° 2562, du 2 mai 2012.

    2 : Il importe cependant de distinguer les personnes qui ont appelé à voter pour le président sortant sans le moindre espoir de retirer un quelconque bénéfice de celles capables de réaliser à la base un « front des droites » dans une perspective tactique victorieuse pour les élections législatives. On y reviendra…

    3 : Françoise Fressoz, « Le coup de semonce de “ la France des invisibles ” », dans Le Monde, 24 avril 2012.

    4 : Zeev Sternhell, La droite révolutionnaire. Les origines françaises du fascisme 1885 – 1914, Le Seuil, coll. « Histoire », 1978.

    5 : Cf. Georges Feltin-Tracol, « Les trois erreurs de Charles Maurras », dans Flash, n° 71, le 28 juillet 2011, ensuite mis en ligne sur Vox N.-R., le 14 août 2011, toujours consultable.

    6 : Cf. Michel Bergès, Vichy contre Mounier. Les non-conformistes face aux années quarante, Économica, 1997.

    7 : En dépit d’une diffamation permanente orchestrée par les gras médias grecs et étrangers aux mains de l’hyper-classe mondialiste, L’Aube dorée résiste, ne perdant que 0,8 %, soit trois sièges en moins (18 au lieu de 21).

    8 : On appelle « qualunquisme » le mouvement « populiste » italien – le Front de l’Homme Quelconque – de Guglielmo Giannini (1891 – 1960), précurseur du poujadisme, qui exprimait la protestation des électeurs entre 1946 et 1949.

    9 : Entretien avec Christophe Guilluy, « Le second tour reste ouvert », dans Le Figaro, 26 avril 2012. Notons que Mélanchon a vu sa courbe dans les sondages commencer à diminuer après son discours de Marseille célébrant les mérites du métissage… Dans le même temps, sur les conseils avisés de son père Jean-Marie, Marine Le Pen revint sur les points fondamentaux du programme frontiste : l’immigration et les pathologies sociales qui en découlent. Le Front de Gauche a raté le tournant populiste comme en 1980 le P. « C.F. » de l’ineffable Georges Marchais le rata après avoir envoyé les bulldozers contre des foyers d’immigrés… La ligne nationale-communiste naguère défendue par Pierre Zarka a définitivement vécu.

    10 : Christophe Guilluy, « Le vote Marine Le Pen est, dans les faits, un vote de classe », dans Marianne, 28 avril – 8 mai 2012.

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  • Une sécession des élites ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un article de Marc Crapez, cueilli sur le site de Marianne et consacré à l'installation du populisme dans le paysage politique français. Spécialiste de l'histoire des idées, Marc Crapez est notamment l'auteur d'un essai marquant intitulé La gauche réactionnaire (Berg, 1997).

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    Le populisme est imputable à la sécession des élites
     
    D’où provient l’émergence de partis populistes qui font des scores à deux chiffres? Le vieillissement de la population européenne, invoqué par certains, n’explique pas grand-chose puisque les «seniors» sont réticents à voter pour ces formations. Il faut chercher du côté de déséquilibres restés sans solutions et de questions restées sans réponses.
     
    Le populisme est l’exploitation systématique du rêve populaire de réalisation immédiate des revendications des masses, selon la définition de Guy Hermet. Il provient actuellement d’une situation où «l’équilibre ne se fait plus entre les élites et le peuple». A preuve, l’emploi à tort et à travers du mot populisme, sans qu’il ne soit jamais question de son contraire, l’élitisme, contient une part de défiance envers la souveraineté populaire.
     
    L’éclosion de partis populistes ne résulte pas seulement de la propagande orchestrée par une poignée de démagogues. Elle résulte d’abord de la récupération d’aspirations populaires récusées par un élitisme exacerbé. Cette «révolte des élites», selon la formule de Christopher Lasch, a déclenché l’offensive, rudoyé le corps social, disloqué le cadre politique national, creusé la distanciation sociale et les inégalités de traitement.
     
    Le populisme est le contrecoup de l’institutionnalisation de l’idéologie post-soixante-huitarde. L’attachement patriotique et les valeurs classiques ayant été brutalement jetés aux oubliettes, tant par la droite que par la gauche, il n’est pas étonnant que surgisse une offre politique de belle brocante.
     

    Relégation et dépossession démocratique

    Les élites estiment la France sans grand intérêt. Elles ne font plus allégeance au projet républicain, mais à l’Europe et la mondialisation. Cela renforce les doutes de la population et la fragmentation communautariste de la société. Les partis populistes offrent un refuge politique et une fraternité de substitution aux catégories de citoyens maltraités par les élites parce qu’ils se posent trop de questions face aux tensions engendrées par la mondialisation et le multiculturalisme à marche forcée.
     
    Une France délaissée par les pouvoirs publics et médiatiques éprouve un sentiment de relégation. Elle ressent un déni d’appartenance et d’inclusion qui peut la pousser vers le vote extrémiste dans une logique de réparation et d’égalité. Orpheline de la protection tutélaire d’un creuset français, elle réclame les cadres nécessaires à une cohésion nationale.
     
    A cette impression d’abandon s’ajoute celle d’une dépossession démocratique, d’une démocratie française insuffisamment fidèle à ses propres principes. Le populisme du 21ème siècle est une attente de débat démocratique sur des questions ou des aspirations évacuées à la hâte. Penser qu’il puisse y avoir trop d’immigrés, d’assistés ou de profiteurs serait non seulement faux, mais odieux et criminel. Le mariage homosexuel serait non seulement une bonne chose, mais une évidence uniquement contestée par des arriérés ou des sous-doués, etc.
     
    Une vision paternalisme impute le vote Front national à des crispations peureuses. En réalité, de même que les neuf dixième des électeurs de Jean-Luc Mélenchon trouvent qu’il y a beaucoup trop d’inégalités sociales et qu’il faut absolument faire quelque chose, les neuf dixième des électeurs de Marine Le Pen trouvent que l’on accueille trop d’immigrés et qu’il faut absolument agir. Ce ne sont pas des points de vue irrationnels. Preuve en est que nul ne s’aventurerait à soutenir qu’il n’y a pas assez d’inégalités sociales ou pas assez d’immigrés. Même si camper sur l’idée que la France accueille beaucoup trop d’immigrés peut conduire à des raisonnements erronés.
     
    Marc Crapez (Marianne2.fr, 22 juin 2012)  
     
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  • Lundi matin...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de la journaliste Natacha Polony, cueilli sur son blog Éloge de la transmission et consacré aux jours sombres qui nous attendent après l'élection présidentielle...

    Natacha Polony a récemment publié un essai sur l'école intitulé Le pire est de plus en plus sûr (Mille et une nuits, 2011).

     

     

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    Lundi matin

    L’épilogue est pour bientôt. Encore quelques jours de promesses et de proclamations, quelques jours d’invectives et d’indignations. Puis, le réveil. Quel que soit le résultat dimanche prochain – tant il est vrai que, même si les jeux semblent déjà faits, et les postes distribués, le suffrage universel peut parfois laisser surgir l’inattendu – les cris habituels des militants, les « on a gagné » aux accents pathétiques et revanchards, toute la geste habituelle ne suffira pas à masquer les nuages sombres qui barrent l’horizon français avec une implacable constance.

    Car le président que se choisiront les Français dimanche sera confronté, nous le savons tous, à une situation d’autant plus dramatique qu’elle balaiera les velléités de dépenses et les promesses d’emplois aidés. Le peu d’enthousiasme qui accompagne le vote des uns et des autres est déjà trop pour qui regarde lucidement au-delà des frontières, vers ces pays d’Europe qui s’effondrent autour de nous. Qui pourrait croire que la croissance se laisse convoquer à grand renfort d’incantations ?
    En 1997, Lionel Jospin, alors chef de file du parti socialiste pour les élections législatives, avait juré ses grands dieux qu’une fois au pouvoir, il renégocierait le traité d’Amsterdam, et ne ratifierait le « pacte de stabilité » que si y était ajouté l’impératif de croissance et d’emploi. Le pacte fut rebaptisé « de stabilité et de croissance », le Premier Ministre et l’ensemble du gouvernement se félicitèrent d’y avoir ajouté un volet sur l’emploi. C’était il y a quinze ans. La France a perdu depuis un million d’emplois industriels. La croissance qu’elle a connue à la fin des années 1990 et au début des années 2000 correspondait à un cycle international et ses bénéfices ne furent pas utilisés pour désendetter le pays.
    L’Europe, peu à peu, voit le chômage de masse ébranler son modèle social et réduire à néant les efforts constants demandés aux populations. Et c’est bien le sens des votes vers les partis extrêmes. Gloser à l’envi sur les « peurs » et les « réflexes de repli », pire, sur la « xénophobie », exonère d’une analyse politique de fond. Et quand Bernard-Henri Lévy explique sur CNN que « Marine Le Pen est entourée d’anciens nazis », que « 18% du peuple français a voté pour des anciens nazis », c’est non seulement la preuve la plus ahurissante des obsessions malsaines de l’auteur de « L’idéologie française », mais c’est surtout une faute morale puisque cela coupe court à toute véritable réflexion sur le sens de ce vote.
    Est-il donc si difficile d’admettre que toute une part du peuple français est attachée à ce modèle politique et social qui avait connu son apogée dans les années 60, et qu’elle ne comprend pas les raisons pour lesquelles il devrait être abandonné ? Ces gens-là trouvent que la sécurité sociale, le système de retraites, la politique fiscale et la politique familiale permettaient une solidarité entre les membres de la communauté nationale. Ils estiment que le principe de la méritocratie républicaine était le moyen le plus juste d’offrir à chacun la reconnaissance de son talent. Ils pensent que le mode de vie, fondé sur les plaisirs de la table et du vin considérés comme des éléments culturels, le rapport apaisé entre hommes et femmes symbolisé par la galanterie, et plus largement le polissage des relations humaines rendu possible par la diffusion d’une morale civique faisaient de la France un pays un peu plus plaisant que beaucoup d’autres, et que la vieille expressions « Heureux comme Dieu en France » reflétait une réalité profonde.
    Comment ceux-là pourraient-ils comprendre pourquoi les services publics doivent désormais déserter leurs villages, pourquoi une administration tatillonne doit faire fermer les artisanats et les exploitations agricoles, pourquoi leurs emplois disparaissent en même temps que les aides sociales, pourquoi il faudrait transiger avec un principe laïc dont ils pensent qu’il avait permis un certain apaisement, pourquoi ce que des siècles ont construit, quelques décennies suffisent à le détruire, et, leur semble-t-il, sans que personne ne leur ait demandé leur avis.
    Une fois que l’on aura bien répété que ce n’est pas dans les communes où l’on trouve le plus d’immigrés que se concentre le vote Front National, peut-être consentira-t-on à admettre qu’il n’est pas là question de racisme ou de xénophobie. Des électeurs du Front National à ceux du Front de gauche, des abstentionnistes à ceux qui s’apprêtent à voter Hollande dans un absurde mouvement de balancier, c’est bien une majorité de Français qui attend un changement profond, mais ne le voit jamais venir.
    Lundi matin, la destruction progressive du modèle politique et culturel de la vieille Europe suivra son cours. Lundi matin, les attaques spéculatives contre des pays affaiblis par des dettes abyssales et une monnaie surévaluée continueront de faire peser sur les peuples le risque de l’effondrement économique. Le système né de l’acte unique européen et du traité de Maastricht poursuivra sa lente agonie, malgré l’acharnement thérapeutique de médecins refusant d’anticiper la fin et de préparer l’après, et les peuples constitueront une fois de plus la variable d’ajustement pour maintenir ce qui n’est plus que la fantomatique incarnation d’une idéologie.
    La France est un pays de guerre civile. César le souligna, jouant lui-même des haines entre Eduens et Arvernes. Ici plus qu’ailleurs, les guerres de religions furent atroces, comme le furent la Terreur et l’écrasement de l’insurrection vendéenne. Et le débat politique aujourd’hui n’est pas guéri de ce mal. Ici, l’on est d’un camp parce qu’il incarne le Bien et que l’autre incarne le Mal. D’où la capacité sans cesse renouvelée à s’inventer des ennemis, à convoquer l’hydre du fascisme pour se parer des plumes de la résistance. Ici l’on plaque sur le présent les vieux schémas du passé pour s’exonérer d’y décrypter les prémisses de l’avenir. Et pendant ce temps l’avenir se joue, sans que nous ne l’ayons pensé ni choisi.
    La mort de l’école républicaine et le triomphe du consumérisme s’accompagnent d’un réensauvagement de la société et d’un isolement des individus par la perte de leur mémoire collective. Le flux des séries américaines et des jeux vidéo mondialisés qui abreuvent une majorité d’enfants les coupe peu à peu de la culture et des modes de vie qui caractérisaient ce pays, mêlant l’idéal républicain et la haute civilité. L’entassement dans des banlieues qui sont des non lieux de populations que leur nombre interdit de fondre dans la communauté nationale produit, à la génération suivante, des jeunes Français qui ne se sentent aucun lien avec ce pays qui est pourtant le leur, mais devient l’objet de leur ressentiment.
    A tous ces bouleversements, nous n’opposons que quelques vieilles solutions qui ont déjà échoué, que quelques mots usés dont on peut se parer sans jamais leur donner un sens. Nous parlons d’école, de jeunesse et de laïcité, nous parlons d’emploi ou de pouvoir d’achat, nous inventons des « contrats de génération » ou rêvons de « réciprocité », mais avec cette impression confuse que tout nous échappe, et que sans un sursaut, notre destin ne nous appartiendra plus. Aliénés à des lobbys, dont quinze mille personnes servent les intérêts à Bruxelles, à des puissances non élues, à des idéologies que les démentis du réel n’atteignent plus. La France, en tant que civilisation, s'effacera peu à peu, parce qu'on a décrété sans demander leur avis aux intéressés qu'elle ne devait plus avoir cours. Parce qu'on a décrété que son existence et son souvenir empêchaient de nouveaux venus de se sentir chez eux. Alors que c'est la France, en tant que civilisation, qui permet aux uns et aux autres de constituer une Nation et de partager un destin.
    Lundi matin, l’enthousiasme sera de courte durée. Sauf pour les présomptueux qui croiront avoir gagné, et qui se feront fort de le faire savoir aux coupables divers et variés. Mais espérons que les optimistes auront raison, que cette violence, cette radicalité, ce nihilisme que l’on sent ronger notre cher vieux pays s’éteindront d’eux-mêmes. Espérons que la France puisera dans ses ressources pour dépasser les tensions et inventer un nouveau pacte social. Mais Cassandre est rarement écoutée. Et rarement démentie.
     
    Natacha Polony (Eloge de la transmission, 1er mai 2012)
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  • BHL, le FN et la dent d'or...

    Nous reproduisons ci-dessous  un point de vue de Frédéric Rouvillois, cueilli sur Causeur et consacré à la polémique autour du vote en faveur de Marine Le Pen.Professeur de droit public à l’université Paris-Descartes, Frédéric Rouvillois est l'auteur de plusieurs ouvrages d'histoire des idées comme Histoire de la politesse (2006), Histoire du snobisme (2008),  tous deux diponibles en format de poche dans la collection Champs Flammarion, ou L’invention du progrès (CNRS éditions, 2010) et plus récemment, Une histoire des best-sellers (Flammarion, 2011).

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    BHL, le FN et la dent d'or

    Autrefois, quand il était philosophe, Bernard-Henri Lévy eut sans doute l’occasion de plancher sur l’un des textes les plus célèbres de Fontenelle, « La dent d’or ». L’histoire est aussi délectable que le style : « En 1593, le bruit courut que, les dents étant tombées à un enfant de Silésie âgé de sept ans, il lui en était venue une d’or à la place d’une de ses grosses dents. Horstius, professeur en médecine dans l’université de Helmstad, écrivit en 1595 l’histoire de cette dent, et prétendit (…) qu’elle avait été envoyée de Dieu à cet enfant, pour consoler les chrétiens affligés par les Turcs. (…) En la même année, afin que cette dent d’or ne manquât pas d’historiens, Rullandus en écrit encore l’histoire. Deux ans après, Ingolsteterus, autre savant, écrit contre le sentiment que Rullandus avait de la dent d’or, et Rullandus fait aussitôt une belle et docte réplique. Un autre grand homme, nommé Libavius, ramasse tout ce qui avait été dit de la dent, et y ajoute son sentiment particulier. Il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon qu’il fût vrai que la dent était d’or. Quand un orfèvre l’eut examinée, il se trouva que c’était une feuille d’or appliquée à la dent, avec beaucoup d’adresse ». Moralité : « Assurons-nous bien du fait, avant que de nous inquiéter de la cause ». « Ainsi, nous éviterons le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point. »

    Mais il y a belle lurette que M. Bernard-Henri Lévy fait autre chose que de la philosophie, et assez longtemps, sans doute, qu’il a oublié la salutaire leçon de Fontenelle. C’est en tout cas ce que semble confirmer un entretien qu’il vient d’accorder au site Atlantico : notre penseur officiel y raconte avoir découvert une dent d’or de fort belle taille –un parti « crypto-fasciste » nommé Front National -, avant d’en disséquer doctement les causes terrifiantes (pourquoi 18 % des Français ont-ils voté pour la bête immonde ?) et les épouvantables conséquences (les mêmes que dans l’Allemagne de 1933, la disparition de la démocratie). Le problème, une fois de plus, c’est que la dent n’est pas en or, et qu’il est donc assez « ridicule » de se demander pourquoi les Français ont voté pour un parti fasciste, dès lors que ledit parti n’est pas fasciste. Billevesées que tout cela, rétorquaient les « savants aux noms en us » épinglés par Fontenelle : la dent est bien en or ! En or, vous dis-je ! Et Bernard-Henri Lévy se montre aussi péremptoire à propos du fascisme qu’il prête au Front National.

    Ce qui indique, incontestablement, que la dent est en or, et le Front National, fasciste, c’est qu’ils en ont l’air, pardi. La dent, parce qu’elle brille au fond de la bouche, et le FN, « par sa rhétorique. Par ce ton de haine et de violence qui l’habite et qui ressort à la moindre occasion. Il l’est par la tonalité très « factieuse », par exemple, des attaques de Marine Le Pen contre le Président de la République. » « Je pense que c’est un Parti subtilement, mais profondément, anti-républicain »…
    Pour les mécréants, les Saint Thomas, à qui cette preuve indubitable ne suffirait point, BHL en avance une autre : les « gens » qui « gravitent autour du Front National ». Et de donner un exemple, « un seul (…). Il y en aurait tant d’autres – mais je ne vous en citerai qu’un », celui d’un « responsable régional du Front National dans le Pas-de-Calais » qui a « animé, semble-t-il », un site Internet sur lequel on trouve « une apologie de l’eugénisme, de la collaboration et de l’hitlérisme ». En l’occurrence, la précaution liminaire s’avère bienvenue : car ce « responsable », étudiant en philosophie âgé de 21 ans, n’animait pas le site en question – mais eut effectivement le mauvais goût de renvoyer, de sa page Facebook, sur les photos (très) coquines qui occupaient l’essentiel du site en question. Dès que la chose s’ébruita, le jeune gandin fut suspendu du parti par la commission de discipline, et privé à l’instant des (modestes) responsabilités qu’il exerçait au niveau local1. Procédure d’éviction manifestement plus rapide que celle qui, selon ces mêmes critères, aurait dû sanctionner Hortefeux dans l’histoire des Auvergnats.
    Comparaison n’est pas raison, dira-t-on : ce qui est certain, c’est que des brebis galeuses, il y en a partout, et ce qui importe, c’est la célérité avec laquelle on les écarte du troupeau. Mais notre ex-philosophe rétorquera sans doute que cela ne démontre qu’une chose : que le fascisme entend rester caché, et que sa rapidité à réagir dans cette affaire n’est qu’une preuve supplémentaire de ses mauvaises intentions.

    Troisième élément de preuve, pour les sceptiques les plus indécrottables : le fond du discours. Fasciste, « il l’est aussi par ses thèmes, son substrat idéologique », par « la diabolisation de l’IVG » et « le désir de revenir à la peine de mort », « le soutien à Kadhafi et aux dictatures arabes » ou « la haine des homosexuels ». Quant au caractère objectivement fasciste d’une hostilité (d’ailleurs très mesurée) à l’IVG, du refus de l’Europe fédérale, ou de la volonté de soumettre à référendum la question de la peine de mort, l’observateur reste un peu dubitatif. Cela prouverait surtout la relativité de la notion de fascisme, puisque ces positions étaient très précisément celles que défendaient jadis des fascistes aussi notoires que le général De Gaulle, Michel Debré ou Georges Pompidou : en bref, on devrait en conclure qu’une idée n’est pas fasciste, mais qu’elle le devient. Tout dépendrait du contexte et de l’époque : un constat qui ouvre à la philosophie politique des perspectives insoupçonnées. Pour le reste, quels sont les points qui, dans le projet présidentiel de Mme Le Pen, paraissent suspects de fascisme ? La laïcité ? Le recours aux mécanismes de la démocratie directe ? Le plaidoyer contre les élites ? Non ? L’immigration, alors ? En 1983, un fasciste sans le savoir écrivait que « l’immigration clandestine est considérable et insuffisamment combattue. Notre pays n’a plus les moyens de se montrer totalement ouvert en la matière. Il faut accentuer la lutte contre l’immigration clandestine et délictueuse par le renforcement de l’arsenal réglementaire répressif, la police des étrangers et le contrôle aux frontières », « encourager le retour au pays » et « effectuer le remplacement des immigrés, dans les postes libérés, par des chômeurs et des demandeurs d’emploi ». Ce fasciste inconnu s’appelait Alain Juppé2.

    Qu’ajouter, en somme, après cette démonstration définitive ? Que ce vieux farceur de Fontenelle avait raison de se gausser des faux savants. Pour constater que la dent n’était pas en or, et s’épargner bien des dissertations oiseuses, il suffisait de gratter un peu. Même chose pour le caractère fasciste du Front National. Que le parti de Mme Le Pen puisse être qualifié de populiste, très bien ; qu’il puisse même être considéré comme « extrémiste », pourquoi pas, même si ce genre de concept doit être manipulé avec la plus extrême prudence. En revanche, il est aussi fasciste, ou néofasciste, ou crypto fasciste, ou totalitaire, que la dent de Fontenelle était en or massif.

    Ce que cela signifie sur un plan politique ? Que la droite modérée reste libre de refuser toute alliance avec le Front National, parce qu’elle la jugerait contre-productive, ou inopportune, ou impraticable en raison des divergences qui l’opposent à ce parti sur certaines questions fondamentales, comme la construction européenne ou les orientations monétaires. Mais qu’elle doit cesser de le faire au nom de la mythologie inconsistante, et presque ridicule, dont BHL vient de s’autoproclamer une fois de plus le chantre et le héraut. Bref, qu’elle doit sortir enfin du piège où François Mitterrand l’a fait tomber au milieu des années 80. Ou, pour reprendre une image au dernier opus d’Elisabeth Lévy, qu’il lui faut dire adieu à la politique de l’autisme.

    Frédéric Rouvillois (Causeur, 30 avril 2012)

    1. Bruno Renoul – nordeclair.fr, 20 avril 2012

    2. Alain Juppé, La Double rupture, Club 89, Economica, 1983, p. 86

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  • Le vrai vote révolutionnaire ?...

    Nous reproduisons ci-dessous, en ce jour de la Fête du Travail, une analyse très lucide de Françoise Fressoz, éditorialiste politique du quotidien Le Monde.

    Le Pen - Mélenchon.jpg

    La guerre des deux Fronts

    Une des façons de prendre la mesure du bouleversement politique qui s’est produit dimanche, au soir du premier tour de l’élection présidentielle est de se souvenir des ambitions de Jean-Luc Mélenchon .

    Après avoir ressuscité les communistes et attiré vers lui une bonne partie de l’extrême gauche, le leader du Front de gauche avait clairement désigné l’adversaire : il voulait vaincre Marine Le Pen dont il dénonçait "l’odieuse présence" et qu’il qualifiait de "semi-démente".

    Son but était de se placer devant elle au premier tour et même largement devant. Et c’est elle qui a emporté la bataille en obtenant 17,9 % des suffrages soit 6,3 millions de voix alors qu’il n’en a capitalisés que 11,1 % soit 3,9 millions.

    La campagne de Jean-Luc Mélenchon visait les perdants de la mondialisation. Le candidat  promettait de rompre avec l’Europe libérale mais refusait toute stigmatisation de l’étranger. Son projet était d’abord social : la réforme fiscale, le smic à 1 700 euros, la fin de l’emploi précaire, l’accès au logement pour tous, la restauration des services publics…

    Ses troupes agitaient les drapeaux rouges comme aux grandes heures du communisme. La révolution, c’était lui ! Et bien non. Dans l’électorat populaire, Jean-Luc Mélenchon arrive très loin derrière Marine Le Pen.

    Il ne recueille que 12 % du vote ouvrier alors qu’elle en attire 29 %. Chez les employés, il fait dix points de moins qu’elle  (12 % contre 22 %) et ne la rattrape que dans les professions intermédiaires où il prend un léger avantage (15 % contre 12 %).

    La conclusion est dérangeante. Pour l’électorat populaire, ce n’est pas le vote Mélenchon qui est révolutionnaire mais le vote Le Pen, autrement dit l’extrême droite et non plus l’extrême gauche.

    Quelques chercheurs comme Alain Mergier ou François Miquet-Marty avaient vu monter le phénomène ; ils ont réalisé ces derniers mois des entretiens dans un électorat particulièrement fragilisé par la crise économique.

    Ils avaient vu se nouer de façon inextricable la question sociale et la question identitaire, la peur de la mondialisation et le rejet de l’islam, la contestation de l’euro et la préférence nationale.

    Ils avaient noté à quel point Marine Le Pen adaptait son discours pour devenir non seulement la candidate du rejet mais aussi celle du recours .

    Il n’a pas fallu beaucoup de jours pour mesurer les bouleversements politiques que cela entraîne. Nicolas Sarkozy a comme perdu la boussole. Il court derrière le Front national et rompt les digues, sous les yeux d’une partie de la droite horrifiée et pourtant silencieuse.

    Il se noie, laissant sur les épaules de François Hollande le poids d’une alternative républicaine qui a peu de moyens pour réussir mais  aucun droit à l’erreur.

    Françoise Fressoz (Le Monde, 27 avril 2012)

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  • Pour que vive la France !...

    Publié aux éditions Grancher, Pour que vive la France nous livre la vision du monde qui sous-tend le programme présidentiel de Marine Le Pen. C'est bien fait, et il est intéressant de trouver au fil des pages des citations de Christopher Lasch, de Serge Halimi, de Maurice Allais, de Jean-Claude Michéa ou de Marie-France Garaud...

     

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    "Je ferai donc ici une analyse du projet mondialiste, du rôle joué dans sa réalisation par nos élites politiques, médiatiques et financières, de la guerre qu'elles mènent au peuple, à la République et à la Nation, et de la violence contre la démocratie à laquelle elles sont résolues pour se maintenir en place.
    Qui parle et pourquoi ? D'où parlent-ils, de quels intérêts dépendent-ils ? Qui dirige vraiment la France, et avec quels objectifs ? Démonter les rouages d'une machine à broyer les peuples, c'est le premier pas nécessaire d'un vrai changement et, j'ose le dire, d'une révolution, de la vraie révolution pacifique et démocratique que notre pays est en droit d'attendre".

     

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